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Ecrit le 19 janvier.
Musique pour accompagner ce passage : <#> Julia se laisse tomber à côté de moi, juste au moment où les portes métalliques du métro se referment dans un claquement sec. J'aime quand elle est là : son parfum de cannelle emplit l'air de cette prison de fer qui traverse la ville dans des tunnels, et qui m'a toujours évoqué la vision d'un ver cheminant dans une pomme.
Ses joues, rosies par le froid, soulignent la pâleur de ses grands yeux gris qui, pour le moment, fixent l'immensité vide de quelque chose qu'elle seule peut voir.
Je l'observe du coin de l'½il reprendre une respiration reposée, et j'entends son c½ur cogner dans sa poitrine avec une netteté qui me surprendra toujours. Elle a couru, dès qu'elle a reçu mon message, afin de ne pas manquer la rame 105, dans laquelle j'ai "élu domicile" ces derniers temps. Non que je sois une S.D.F, comme on dit de nos jours, mais je suis le plus clair de mon temps, comme la plupart des travailleurs de la basse société Parisienne, dans ce petit compartiment à hommes se mouvant avec lenteur dans les ténèbres de la Terre.
Un faible sourire a éclairé son visage aux agréables rondeurs, mais je ne souris pas : elle sait que je n'aime pas cela, alors qu'elle même sourit sans raison, comme ça, juste par plaisir. Un plaisir somme toute enfantin que je ne suis pas en mesure de partager en ce moment.
- Je suis désolée pour le retard, mais tu m'as envoyé un message...
- ...au dernier moment, oui je sais.
Imperceptiblement, je fronce les sourcils.Ma voix, d'ordinaire douce et sonore a la fois, s'est muée en une voix dépourvue de timbre, une voix banale et enrouée de droguée ou de tabagiste. Je lève les yeux au ciel afin de ne pas croiser le regard de Julia, et je fixe attentivement la fenêtre de plexiglas devant moi.
Les lumieres intermittentes de ce long couloir souterrain eclairent nos visages d'une lumiere crue et laide ; dans le reflet de la vitre, je me vois mal coiffée, l'air hâve et maladif. Je suis en manque et nous le savons toutes les deux. Mais je ne peux rien lui demander. Trop de monde : la jolie femme enceinte et son mari aux innombrables piercings, assis a coté de moi, m'observent avec curiosité, comme chaque soir. Une petite fille blonde et sa grand mere, au fond de la rame bondée, un hadicapé moteur dont le fauteuil navigue par télécommande elecrtonique entre les usagers aux visages inconnus et aux visages mornes.
Je tourne enfin la tête vers Julia, qui caresse de sa main pleine de vie ma peau froide et mes cheveux, aplatissant les mèches rebelles, écartant ma frange de mes yeux. Elle m'embrasse avec douceur, et à travers mes lèvres glacées je sens s'infiltrer sa langue brulante.
Elle ferme les yeux et je l'imite, je m'abandonne a la chaleur sucrée de ses mouvements, et a cette enivrante odeur de cannelle. Je me sépare a regret, et je regarde les masses humaines encombrées de sacs, de mallettes et de parapluies : tous, gênés, ont détourné les yeux, a l'exception du couple qui nous regarde avec amusement.
Julia se penche vers moi et murmure doucement a mon oreille :
- A la prochaine station, il faudra descendre. On va a l'appart', tu te réapprovisionnera la bas.
Je hoche la tête et mon regard se perd a nouveau dans le tunnel, visible par les ouvertures illusoires, obstruées, de ces épaisses fenêtres. Je pense. Je pense que nous sommes cote a cote, et que chacune, nous savons ce que nous voulons de l'autre. Je sens le métro ralentir et Julia se lever. Il me faut du temps pour me lever de mon siège de plastique. Mes articulations tirent : cela fait trop longtemps. Il me faut combler ce manque ; bientôt je ne penserai plus qu'a ça. Julia attrape ma main glacée et bouscule les usagers qui nous jettent des regards méprisants. Je reste sur le quai et je fixe, a l'intérieur du métro, le couple qui nous regarde en souriant tandis que la rame s'éloigne.
Puis Julia m'emmène a travers les dédales de marches et de couloirs jusqu'aux barrières de sécurité, que nous franchissons sans difficultés. Le reste du trajet m'est par contre inconnu, tellement mon obsession, mon impression de manque m'égare. Serrées sous le parapluie noir que tient Julia au dessus de nos têtes, je ne pense qu'a ça, à la sensation de bien être qui s'ensuit. Je n'entends pas les paroles inquiètes de ma compagne, ni les murmures profonds de la ville : tout en moi réclame la satisfaction, la plénitude. Je ferme les yeux avec difficulté, et lorsque je les ouvre, nous sommes face a une porte blindée sous un petit porche qui nous abrite de la fine pluie argentée que j'ai toujours, d'habitude, un singulier et masochiste plaisir a admirer.
Je m'effondre sur l'une des marches de l'entrée, et d'un oeil éteint je regarde Julia jeter a terre ses livres de cours.
Pour la première fois, un sourire se dessine sur mes lèvres : elle est encore a la recherche de ses livres. Mon sourire se crispe : mes lèvres sont sèches et abimées par cet effort hors de ma portée.
Un tintement, le claquement d'un verrou qui se laisse faire. Julia qui me hisse sur son épaule et monte lentement les escaliers de l'immeuble, jusqu'au troisième étage, ou au quinzième, ou au centième. Ma perception des choses s'altère de plus en plus. Encore le tintement et le claquement des portes.
Oh non, je vais mourir de ce manque qui régit ma vie...
<To be continued>